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Quand j'ai compris qu'il était possible de vivre, j'ai rué dans les brancards. Je me suis retrouvé, seul, sur une montagne, berger, garde-génisses.

Dix-sept ans.

Une chèvre, un cheval, cinq poules, un chien, cent génisses et mon linge sale; la bouffe chaude et surtout la bouffe froide, des pâturages, des sapins, des clôtures, des pierres ; un printemps généreux, la montagne qui respire, le petit matin brumeux et la solitude, l'espace, un rêve et une réalité.

Tu te lèves en parlant au chien, tu jures pour le plaisir d'entendre une voix, ce n'est pas encore la tienne, tu descends l'échelle de bois, tu te plantes devant le chalet et tu pisses aussi loin que tu peux - chez moi ça ne va pas très loin, mais tu pisses où tu veux, sur toute la pourriture du monde et ça te donne l'impression d'être libre, de posséder ta vie.

Je cherche quelque chose à bouffer, jeune on a toujours faim, besoin de sucre. Pendant des années j'ai toujours eu faim, j'ai toujours eu sommeil; je ne suis pas un endormi mais dès que je me couche, n'importe où, je dors, d'accord, je ne me plaindrai plus.

Je me lève, ça fait plaisir de se retrouver et de remettre son corps en marche, j'en profite, un jour ça ne fonc­tionnera plus, je ne suis pas impatient de voir ce jour-là, je laisse ce rêve à ceux qui attendent la mort pour com­mencer à vivre.

En te levant tu bandes, comme si tu avais passé la nuit à rêver de femmes, de fesses, de culs, de seins chauds, de lèvres, de cheveux, de poils, d'aisselles, de cuirs tendres. Faut choisir, tu es seul pour chauffer tes couvertures sur des planches qui ne sont même pas un lit. Parfois une fille, les filles de passage aiment les bergers le temps d'une nuit.

 

Jean-Pierre Rochat, "Berger Sans Etoiles", Editions d'En Bas, 1984.